Paul Le Bohec
Lécole,
réparatrice de destins ?

postface de Philippe Meirieu
LHarmattan
Voici, à ce propos, plusieurs textes de Thalie qui sest particulièrement investie dans lexpression écrite. La fillette se sert très peu du langage pour décrire, argumenter, réfléchir sur la langue, être en phase avec le groupe. Non, face à la vie qui peut parfois être difficile, elle se soucie essentiellement den compenser la tristesse par des images positives et, de plus, elle cherche à lenchanter par la musique de ses mots car Cétait en jouant de la flûte quInès libérait ses sentiments. Elle était toute seule et navait quune amie, sa colombe Fragilité...
Elle a un petit frère trisomique, Gilian. Elle laime, évidemment :
Le bébé
La naissance dune vie, cest comme un cadeau qui tombe en gouttelettes
Quand tu le regardes, la joie et le bonheur montent dans tes yeux clairs.
Un sourire se dresse gentiment sur tes lèvres.
Une larme coule le long de ta peau.
Tu te dis dune voix douce : Comme il est beau.
Tu le prends dans tes bras et un petit mot sort de la petite bouche :
-Areuh !
Et oui, cest un bébé.
(Thalie, 10 ans, 13/3/3)
Le bonhomme de Gilian
Il a dessiné son premier bonhomme, dimanche 25 février 2001, vers dix heures du matin. Au début, Gilian réclamait des feuilles et maman lui en a donné. Après, il réclamait des crayons et je lui en ai donné. Ensuite, je suis allée aux toilettes et quand je suis revenue, jai vu son joli petit bonhomme. Moi et ma mère, on était folles de joie.
(Thalie, 8 ans, 10/3/1)
Mais son petit frère nest pas du tout facile à surveiller. Elle sen sent parfois prisonnière et écrit alors sur un papier quelconque quelle apporte ensuite à lécole :
La prison
Une toile ronde dans une prison en fibre de verre
Où une rose se métamorphose en papillon de coton
On ne peut plus voir la lumière du soleil
Entre les barreaux de la prison
On ne peut plus voir les pleines lunes entre les dunes
Maintenant je vais dormir dans des milliers de rires.
(Thalie, 9 ans, 6/12/1)
Et elle se pose des questions devant La feuille blanche :
Je regarde une feuille de papier blanc.
Je ne vois rien,
Même pas un chagrin damour
Même pas un chagrin dhumour.
Je nentends rien,
Même pas un cri de joie,
Même pas un coeur qui bat.
Aucune couleur,
Même pas une touche dhumeur.
Un seul petit mot donnerait la vie à cette feuille de papier blanc.
(Thalie, 10 ans, 4/2/3)
Et voici des petits mots qui en disent peut-être long :
Le feu prend dans un bébé joli. Elle sappelle Gilianne.
Et aussi :
Quand jétais petite, javais un Loulou. Je lavais mis dans une lumière et dans un feu. Il sappelle Loulou cramé.
Nous allons retrouver Thalie dans les pages suivantes. En effet, maintenant que nous avons compris que le travail essentiel de lécole est de permettre à chacun de se dessiner sa ligne optimale de développement à partir de ses bases personnelles, uniques, nous allons voir si, ce qui sest passé chez quelques-uns dentre nous, a pu se reproduire ailleurs. Et si lon en arrive à se persuader que les enfants pourraient beaucoup moins souffrir à lécole et apprendre beaucoup plus, il ny aura plus quà se mettre au travail avec la détermination quapporte une solide conviction et une vraie compréhension créatrice.
Chapitre XIX
Une classe... unique.
Il nest pas étonnant de voir comment des choses ont pu progressivement se mettre en place et, suivant les individus, venir un jour à maturité au point de provoquer un étonnant basculement de la personnalité. Je retrouve ici ce problème de la continuité qui ma toujours paru si important. Pour en avoir une autre illustration, je me suis adressé à Hervé Moullé.
Hervé Moullé - 53290 Beaumont-Pied-de-Boeuf - www.ecolebizu.org
À la demande de Paul Le Bohec, jai tenté une réflexion sur le thème de léclosion dun enfant aux yeux du monde. Pour cela, jai pris des exemples dans la vie de lécole Bizu, ma classe unique à Beaumont-Pied-de-Boeuf, en Mayenne, où jai été témoin de telles naissances ou renaissances. Lécole tient son nom dun personnage de bande dessinée Bizu que son créateur, Jean-Claude Fournier, nous a offert comme mascotte lors dune visite chez nous -les enfants avaient remporté un prix à loccasion dun concours départemental de BD.
Jai commencé par enquêter auprès des enfants présents en 2006 à lécole. Je leur ai demandé de se situer dans la vie de lécole, dexpliquer ce qui les différenciait les uns des autres et en quoi lécole les avait changés. Ils mont donné leurs points de vue que jai notés.
Ensuite, je me suis remis en mémoire tous les enfants qui sont passés par lécole depuis mon installation en 1994 et qui sont devenus, comme nous disons dans notre culture de classe, des Bizutins et des Bizutines. Cest ainsi quun écrivain ami de lécole a surnommé les enfants lors dune de ses visites.
Il y a les enfants qui sont inscrits à lécole par le simple respect de la carte scolaire ; ceux qui entrent dans le groupe par dérogation, à la demande des familles, dun enfant lui-même, dun juge ou de ladministration de lÉducation nationale ; ceux qui ne peuvent venir du fait de leur éloignement et malgré une demande insistante des parents ; ceux qui quittent lécole parce que notre façon de travailler déplaît aux parents ; ceux qui changent décole pour venir chez nous alors quils sont déjà scolarisés ailleurs. Dans le groupe, il y a ceux qui deviennent des locomotives et ceux quon voit éclore.
De 1994 à 2006, 72 enfants sont passés par lécole, 7 sont venus par dérogation, 7 ont changé pour venir chez nous alors quils étaient inscrits dans une autre école publique ou privée en dehors du regroupement pédagogique intercommunal, tout en habitant dans le regroupement, 8 ont changé pour aller ailleurs. Plusieurs nont pas pu nous rejoindre alors quils le souhaitaient, souvent à cause de léloignement.
Je vous livre des extraits de mes notes prises sous la dictée des enfants.
Bastien : Je voulais changer absolument au CE2. La maman de Léo mavait proposé de venir. Ma maîtresse était sévère, on me forçait à travailler rapidement. Jai eu raison. Ici, cest plus facile, on a le temps, on a plein de projets, on fait de tout.
Paola : Il fallait demander pour tout. On nous disputait.
Adrien : Jai changé parce que la maîtresse était méchante. On me disputait. Mes copains me traitaient, membêtaient. Le travail était difficile. Ici, cest pas la même chose.
Monia : Au début, ma mère croyait que je ne mintéressais pas. Au CE1, je dormais. Et puis, au CE2, ça a commencé par un livre. Jai écrit Flavie Gatelle qui ma fait comprendre lorthographe.
Christina : On dit que dans les autres écoles, ils sont plus sévères...
Des thèmes reviennent souvent dans la parole des enfants: la relation à ladulte sévère, le manque de liberté, la quantité et la variété des activités. Ils évoquent aussi leur place, leur vie, les affrontements, les joies, les événements, les enfants qui les ont rejoints et quils ont connus, puis qui sont partis au collège. Et, plus étonnant, ils évoquent ceux quils nont pas connus mais dont le souvenir est encore dans lécole. Ils évoquent les enfants quils ont admirés, quils ont cherché à imiter, ceux que nous appelons des locomotives. Ils évoquent ce qui a changé en eux.
Ils sont partis.
Le départ dun enfant, pour cause de mécontentement de la famille, est toujours un échec cuisant, pour tous. Je souffre quand cela se produit. Les raisons des départs sont très différentes. Telle famille pense que la pédagogie utilisée est la seule responsable de la lenteur des progrès constatés chez un enfant, même si psychologue et orthophoniste font des diagnostics équivalents au mien. Certains ont critiqué la liberté des enfants, le manque dautoritarisme, le fait quon ne pratique pas denseignement religieux. Certains ont peur de la classe unique, pensant quune classe à cours unique dans une grande école sera plus performante. Dautres ont critiqué lusage important de linformatique. Par contre, personne na jamais remis en cause mon autorité, le fonctionnement coopératif, limportante production écrite, les règles de vie ou le temps passé à parler du respect que nous nous devons les uns aux autres, cest-à-dire les valeurs dhumanisme de notre pédagogie.
Ils ne sont jamais venus.
Je ne compte plus les parents qui écrivent et téléphonent, angoissés en pensant à lavenir quils ne réussissent pas à imaginer pour leur enfant qui subit un échec scolaire, qui sennuie, qui est malade daller à lécole, dont le comportement perturbe lécole et lui-même. Ces parents me contactent après avoir trouvé notre existence sur internet, dans des articles publiés par la presse ou en ayant dabord contacté lInspection académique ou le secrétariat de lICEM. Ils croient avoir trouvé la solution à leur problème. Ils simaginent déjà avoir inscrit leur enfant et sapprêtent à parcourir quotidiennement de nombreux kilomètres. Ce sont alors des heures au téléphone à expliquer les techniques Freinet, à décrire lambiance de travail et à expliquer la carte scolaire qui interdit aux enfants hors regroupement dêtre inscrits chez nous. Cest trouver les mots qui encouragent les parents inquiets à dialoguer avec lenseignant de leur enfant. Cest leur dire doser prendre rendez-vous et dexpliquer leur angoisse afin que des solutions locales et des aménagements puissent être envisagés. Cest malheureusement trouver les mots pour dire que nous ne pouvons pas les aider, les distances étant trop grandes. Cest être dans lincapacité de leur trouver une adresse proche de leur domicile qui corresponde à leur attente. Si des enquêtes étaient menées, je suis persuadé que nous serions très étonnés et scandalisés de connaître le nombre de familles en souffrance du fait de la souffrance dun enfant et du manque de réactivité de linstitution.
Ils ont trouvé des solutions radicales.
Lors de mon installation à Beaumont, jai amené avec moi un garçon qui sortait de la guerre en Bosnie. Âgé de treize ans, il avait dépassé lâge légal, mais jen ai tout de même fait le premier Bizutin. Il a appris le français, a retrouvé un équilibre et a poursuivi une scolarité normale ensuite. Jétais le premier homme à lui redonner confiance après le martyre de la guerre.
Une famille a fait leffort de parcourir 60 km pendant des années pour ses quatre enfants. Nous avons fait jouer le fait que leur commune ne possédait pas décole publique et que la famille pouvait choisir son école publique dans une autre commune, même éloignée de 30 km. Nous avons ensuite fait jouer le fait que lorsquun enfant est autorisé à mener sa scolarité dans une école, toute la fratrie peut suivre.
Une maman a déménagé avec sa fille dans une des communes du regroupement afin dêtre sur place et de permettre ainsi son inscription automatique dans le cadre de la carte scolaire.
Une famille a déménagé dernièrement dans une commune voisine, quittant le regroupement. Elle tenait absolument à ce que lenfant reste avec nous. Nous avons réglé les problèmes liés au financement et lenfant est resté pour trois années à venir.
Une grand-mère a mis en avant une décision de justice pour motiver linscription de son petit-fils dont elle avait la garde.
Une inspectrice de lÉducation nationale ma demandé daccepter une inscription dun enfant dune commune éloignée dont le changement décole était urgent.
Il a fallu une autre fois jouer sur la fibre humaniste du maire de la commune afin quil accepte daccorder une dérogation pour un enfant dont le changement pour venir chez nous était considéré comme urgent par la famille, la collègue, les psychologues et psychiatres qui le suivaient.
Si de telles situations peuvent être faciles à régler en ville, elles portent à conséquence de manière très importante dans lécole à classe unique dune commune de 190 habitants dont les ressources sont quasiment inexistantes. De plus, larrivée dun enfant particulier dans un petit groupe est toujours un événement dont on ne connaît jamais à lavance les conséquences. Mais, au bout du compte, chacun apporte sa pierre à lédifice.
Ils ont une culture de classe.
Après leur départ de lécole pour le collège ou pour ailleurs, les Bizutines et les Bizutins deviennent des anciennes et des anciens. Leur présence est toujours vivante par leurs productions car on ne jette rien : les dessins, les peintures, les sculptures, les textes, les poèmes, les albums sont là. On collecte, on garde, on classe, on conserve et on utilise. Les dessins sont là, accrochés au mur, rangés dans des dossiers, photocopiés ou scannés pour être postés sur internet. Les écrits sont dans des classeurs, dans les ordinateurs, dans le journal, sur le site internet. On est Bizutine et Bizutin pour la vie. Nous retrouvons les anciens à loccasion des fêtes et ils nous écrivent régulièrement des mails en réagissant aux nouveautés trouvées sur notre site internet. Ils sabonnent au journal par mail. Nous formons une tribu.
Les activités de lécole ne commencent pas dans les premiers jours de septembre pour arrêter début juillet. Elles sont seulement en pause pendant les vacances et reprennent là où on les avait laissées avant la pause. Il y a quelques années, une journaliste, en visite à la rentrée, était venue me faire cette remarque après avoir assisté au début de la journée : Vous êtes déjà rentrés depuis quelques jours? On na pas limpression que vous redémarrez lannée, les enfants se sont mis à leurs activités tout de suite. Je répondais: Hé ! oui, car ils sont chez eux.
Ainsi, dannée en année, nous avons accumulé des couches archéologiques qui constituent la culture de la classe. Pour fêter les dix ans, jai réalisé un film avec des extraits dactivités vécues depuis mon arrivée. Certains enfants se demandaient si eux aussi avaient vécu telle classe de découverte, telle visite au musée, telle rencontre... certains se trompant de bonne foi en prenant ainsi avec eux lensemble de laventure de lécole Bizu. Nest-ce pas la meilleure récompense que lon pouvait moffrir pour fêter nos dix ans ?
Les albums de conférences écrits et présentés par les anciens sont utilisés à côté des plus récents et des BTJ dans la bibliothèque. De même, les pages créées, année après année, pour notre site internet www.ecolebizu.org nont jamais été supprimées, elles se sont accumulées et constituent maintenant les bases dune encyclopédie que nous améliorons continuellement. Cela constitue dailleurs le corps dune exposition présentée à la fête de juin, cette année.
Ils sont des locomotives.
Il savère que des enfants deviennent des locomotives. Cest ainsi que nous appelons ceux dont la créativité et les performances tirent les autres vers le haut en les incitant par leurs exemples et leurs productions. Il se crée une émulation, naturellement. Leur reconnaissance par le groupe sexprime par des exclamations, voire des acclamations et des applaudissements spontanés lors de lecture de textes, de présentation dalbums ou de dessins. Ces locomotives dont certains ont maintenant 15 ou 25 ans ne se doutent même pas que leur présence est évoquée régulièrement. Ils étaient nombreux à être présents pour la fête des dix ans et il fallait voir leurs visages rieurs et leurs yeux brillants démotion quand ils regardaient le film dix ans déjà monté pour loccasion.
Jai pu constater que lintérêt pour une activité est souvent unique. Les domaines remarquables sont : lécriture poétique, lécriture dun roman, le dessin, la présentation soignée du travail, la recherche documentaire et la fabrication de documents, le rangement de la bibliothèque, les expériences, le jardinage... Il est rare quun enfant sinvestisse, en tout cas, au même moment, dans plusieurs activités. Mais il nest pas rare quil sinvestisse à haute dose dans ce qui le motive. Il faut savoir quils ont ici la possibilité de sinvestir autant quils le souhaitent dans leur activité de prédilection, en dehors des moments collectifs. Certains sont devenus ainsi des spécialistes dans leur domaine et ont réalisé des chefs-doeuvre. Il faut laisser du temps. Il faut prendre son temps. La classe unique permet cela.
Ils ont éclos en classe.
Il y a les enfants que lon a vus éclore progressivement ou brusquement et dont lexistence a changé grâce à un texte, un poème, un dessin, une présentation... Il ne sagit pas ici décrire des monographies denfants, je nen aurais sans doute pas la capacité et surtout, ni le temps, ni la place. Je veux simplement pointer ce qui mapparaît, avec le recul, comme une éclosion, une naissance ou une renaissance en prenant quelques exemples. Il faudra chercher le déclic quand il se présentera.
Senad, une deuxième vie.
Sans doute avons-nous vécu avec Senad, les moments les plus douloureux. Il arriva de Bosnie en janvier 93, sauvé par la Croix rouge, quittant avec sa mère et son frère aîné, la guerre, les massacres, des proches morts et avec, pour tout bagage, des cauchemars et les mains vides. Au bout de quelques mois passés dans un VVF transformé pour loccasion en centre daccueil du groupe de réfugiés, la décision fut prise par lassociation qui les avait en charge de les installer dans un logement et de les accompagner dans leur nouvelle existence. Il passa une première année dans ma classe. Jétais alors redevenu directeur dune école de ville après avoir passé dix ans comme formateur en informatique. Il travaillait avec beaucoup de courage et dopiniâtreté. Il lui fallait apprendre rapidement à parler le français, à lécrire, à le lire. À la fin de cette première année, alors que javais demandé mon changement pour aller en campagne, jinformai Senad et sa mère de ma décision et leur proposai linscription au collège ou une deuxième année dans ma nouvelle école. Il avait déjà treize ans, une seule année de français et un état psychologique évidemment très perturbé. Sans hésitation, il choisit de me suivre. Nous avons démarré ensemble lécole Bizu. À aucun moment, je nai été arrêté par la problématique de la carte scolaire, par le besoin de dérogation, etc. Il était avec moi et personne na posé de question. Il nous fallut faire des kilomètres, mais le jeu en valait la chandelle. La deuxième année fut très constructive et il put intégrer le collège lannée suivante. Dans lécole, il devint le grand frère, aimé et admiré de tous. Son histoire, souvent racontée, et son calme donnèrent à la classe une force et une sérénité. Il revivait. Il est maintenant français et avec un CAP et un BEP, il est devenu électricien.
Alexis, une libération.
Je reçus un coup de téléphone, un mardi de mars 95, de parents très inquiets pour leur fils en CM1 quils estimaient en grand danger mental. Jinvitai le père à me rencontrer le mercredi matin. Nous avons parlé longuement de lenfant, déducation, de lécole. Il demanda à revenir laprès-midi avec sa femme. Lenfant arriva dans la classe le jeudi matin avec un énorme besoin de se calmer, de se trouver, dêtre écouté, de canaliser son agressivité et de se mettre au travail. Cétait un gaillard qui pratiquait le judo. Il se heurta plusieurs fois à Senad, à mon autorité et surtout à la parole des autres au cours des nombreuses réunions de coopérative organisées chaque semaine et, surtout, à chaque fois que le besoin sen faisait sentir. La transformation fut rapide et profonde. Je me souviens de ce quil dit lors de laccueil des nouveaux à la rentrée qui suivit : Ici, il ne faut pas vous attendre à ce que Hervé et Saima vous défendent. Vous aurez affaire à tout le monde si vous faites quelque chose qui nest pas bien. Si vous vous tenez à carreau, ça ira bien. Lui aussi a poursuivi normalement sa scolarité. Il a suivi une formation danimateur socio-culturel et est aujourdhui devenu technicien dans un théâtre - centre culturel.
Thalie, une révélation.
Lécole Bizu développe plus particulièrement les travaux décriture, notamment poétique et les textes longs que nous appelons des romans. Jimagine que cela tient à ma part du maître. Sans le savoir et sans le vouloir, tout en le souhaitant, jinfluence, je dirige, joriente et, sans doute, je favorise inconsciemment ce qui me convient le mieux en organisant la liberté des enfants.
Le déclenchement de cette image de classe décriture vient de la capacité de Thalie de produire des textes de qualité en quantité. Elle habitait le bourg, avait une demi-soeur qui avait quitté lécole pour le collège et un demi-frère trisomique en maternelle. Le groupe classe était particulièrement soudé cette année-là.
Extrait dun article écrit pour le Nouvel Éducateur :
www.ecolebizu.org/article/petitjournalbizu
Le petit journal de Bizu.
Depuis lorigine de lécole Bizu, à Beaumont-Pied-de-Boeuf, cest-à-dire depuis la rentrée 1994, la classe a plusieurs fois tenté de créer un journal. Des documents étaient préparés et édités par nos soins, quelques numéros sortaient, puis le journal sarrêtait. Le fonctionnement nétait sans doute pas bon. La motivation était-elle réelle ? Il nétait peut-être pas suffisamment intégré dans le fonctionnement du groupe. Or, depuis un an, le petit journal de Bizu existe. La matière est abondante, il sort régulièrement, parfois plusieurs fois par semaine. Pourquoi et comment ?
Possibles réponses : Le journal est devenu une expression de notre vie quotidienne, il se fabrique naturellement. Le journal est devenu un outil de communication avec notre entourage : parents, amis, communes, correspondants. Le journal est notre outil de diffusion de nos écrits. Le journal est facile à réaliser. Le journal est multimédia : papier, messagerie, web.
Lexpression du matin.
Notre matinée se déroule de la manière suivante : les enfants arrivent à lécole entre 8h30 et 9h, selon quils habitent le village, quils utilisent la voiture de leurs parents ou le car du transport scolaire. À 9h, la journée peut commencer. Après avoir laissé les chaussures dans le couloir et chaussé les chaussons, les enfants forment le groupe et se retrouvent autour des grandes tables. Les distributeurs de quinzaine donnent à chacun une demi-feuille de papier blanc. Cest le moment de lexpression du matin appelée la phrase du matin. Avant, nous commencions la journée avec un Quoi de neuf ? qui pouvait durer plus ou moins longtemps. Une lettre de Paul Le Bohec nous a permis de réfléchir à ce moment et nous lavons transféré au jeudi après-midi. Voici sa lettre du 24 mars 2000 :
Hervé, il est intéressant ton système de phrases et il donne de jolies choses. Cest dommage quil soit cassé dès le départ par le Quoi de neuf ?. Les enfants arrivent à lécole, pas très bien réveillés et encore pleins des images des dessins animés et des jeux vidéos de la veille, des rêves de la nuit et de la rêverie provoquée par le défilé des images floues vaguement aperçues à travers les vitres de la voiture. Ils ont souvent à les évacuer. Mais le q.d.9 vient casser tout cela et le fait reculer dans les têtes. La réalité terre à terre prend le dessus et cest miracle que chez Mathieu et Thalie, Claire, etc. des images neuves subsistent.
À titre expérimental, ils pourraient commencer la classe par des textes sur le cahier dessais sans le rituel de la distribution des feuilles. Aussitôt après, vous pourriez en venir à votre q.d.9 pour reprendre le déroulement habituel de vos travaux. Mais lauthenticité de lexpression aurait été préservée. Chaque enfant commence donc sa journée à lécole par du dessin ou de lécriture. Le matin, les expressions écrites et dessinées sont privilégiées et lexpression orale est mise en avant à dautres moments de la semaine. Ainsi, ça évite le bavardage peu productif et ils parlent tous en même temps, doù un important gain de temps.
Nous avons suivi les conseils de Paul et lexpression sest développée. Chez Thalie, elle a littéralement explosé en quantité et en qualité. Les autres suivaient le rythme, vaille que vaille, émerveillés par le talent de leur camarade.
Extraits : Le temps sest écroulé... Gilian est mon petit frère adoré... Petite fleur se promène dans mon coeur... Un ange pleure sous la pluie... Mon coeur est détruit, je suis morte... Mon coeur est brisé, je vais au cimetière noir et profond... Le vent souffle, souffle ; le soleil brille, brille ; les montagnes sont blanches et mon âme est rose... Quest-ce quon dira demain soir ? Vive les vacances !... Au pôle Nord, un ours joue avec un poisson. Le petit ours rigole. Ha ! ha ! ha !... Le feu prend un bébé joli... elle sappelle Gilianne... Un petit oiseau fait cui ! cui ! Je lai appelé Pirouette... Un petit chien se promène dans la forêt noire et profonde... Un tartempion se promène dans une rue paisible et très calme...
À Tahiti, le soleil brille dans mes yeux bleus / La mer est bleue comme le soleil bleu de midi / Cest la fin de lété, il va pleuvoir.
Je regarde Beaumont comme si je regardais la poussière du soleil brillant dans le ciel bleu. / Le loup est une bête qui a peur du feu, mais il sait se défendre. / Dans lespace, une étoile brille dans mon coeur de lune. / À la fin de nos jours, on sera dans le ciel bleu de notre vieille vie de midi. / Lamour sest envolé dans lespace de la vie...
Ce soir, je me couche, cest la pleine lune. / Ce matin, je me lève, il y a un beau soleil. / Je suis transparente.
Un rêve, cest joli; un cauchemar, cest méchant; mais après, tu dors bien. / Rayon, pourquoi ne traverses-tu pas mon corps pour que je sois jaune doré. / Le pollen des fleurs est comme le soleil de midi. / Le soleil brûle à 1000 flammes dorées.
La pluie, ça mouille, cest la fête à la grenouille.
Jai trois petits frères: un Brendane, Gilian et Maël.
Quand jétais petite, javais un Loulou. Je lavais mis dans une lumière et dans un feu. Il sappelle Loulou cramé.
Si les gens coupaient les arbres, on ne serait pas là. Les oiseaux chantent à longueur de journée.
Javais une chatte Lulu, je lai perdue, je ne la retrouve plus.
Un rayon de soleil transperce mon corps comme ça. Âme, rentre dans mon corps pour léternité. Éternellement, je mendors sur un loup très doux. Ce loup est le plus beau des loups. Il est blanc et noir aux yeux bleus. Il est rigolo et me protège.
Mes yeux pleurent dans ma peau ensoleillée pour léternité et une étoile glisse sur ma peau pour lamour. Un puits glisse sur une vie et emporte la vie dans le ciel. Je taime petite étoile.
Le site Web de lécole présente une compilation de 70 pages de textes écrits et tapés par Thalie. www.ecolebizu.org/thalie
Quant aux textes manuscrits non encore tapés, linventaire nest pas terminé.
Je suis incapable danalyser les raisons dune telle production, ni de dire si le besoin que ressentait Thalie a été assouvi, ni si les problèmes, les blessures, les joies quelle voulait exprimer lont été suffisamment, ni dire si elle a guéri de quelque chose. Je ne peux que lenvisager. Je ne veux pas agir en psychothérapeute. Je ne peux que donner les moyens, mettre en place des techniques qui permettent que de telles choses existent, se passent, aient un lieu et un moment pour sexprimer. Je devais la revoir plus tard alors quelle était partie au collège. Je lui demandais si elle écrivait toujours. Jai arrêté. me répondit-elle. Dommage!
La durée. Voilà notre force pour réussir. Avoir la durée pour que les choses se fassent pendant quatre ou cinq ans. Ce qui est pris nest plus à prendre. Thalie nous a fait pleurer. Thalie nous a fait rire. Elle nous a étonnés et nous a fait écrire. Elle nous a marqués pour la vie.
Monia, une découverte.
Je peux dire delle quelle est entrée en écriture. Elle a expliqué elle-même linstant où elle a ressenti son désir décrire. Ce texte est extrait dun album de conférence quelle a présenté à la classe et dont le thème est mes romans.
Comment viennent mes idées ?
Avant, je nécrivais presque pas et jétais nulle en écriture et en orthographe.
Hervé me poussait à changer en insistant pour maméliorer en tout.
Jai eu envie décrire beaucoup en janvier 2003, au CE2.
Je faisais des dessins et jécrivais des phrases en rapport avec le dessin.
Je men souviens, jétais installée chez moi, à la table de la salle à manger.
Javais des grandes feuilles de papier informatique. Je regardais une émission à la télé avec Flavie Flamand. Ma copine Gaëlle est venue à la maison et jai trouvé le titre de mon premier roman : Flavie Gatelle.
Souvent les mots me viennent avec la télé ou des titres dalbum CD. Javais un album de la danse du soleil et jai eu lidée de faire un livre qui sappelle : Sous le soleil.
Monia a écrit de nombreux textes longs qui racontent des histoires en plusieurs dizaines de pages et elle dit avoir 40 romans en cours ou terminés. Elle remplit des cahiers de ses textes, illustre, colle, fabrique des maquettes de ses personnages puis, lorsquelle se sent prête, elle tape à lordinateur et je lui mets son roman en page sous forme dun livret agrafé qui vient sajouter à notre collection de lécole Bizu : Les petits livres.
Fabrice et Léo, le jardinage.
Le travail dapprentissage ne doit pas être que livresque. Nous nous sommes lancés cette année dans la création du jardin de lécole Bizu. Il sagit de trois plates-bandes installées dans la petite cour. Nous avons demandé à lemployé communal de les entourer de bois, de nous bricoler un bac à compost et de mettre des portes à la cabane. Le tout est maintenant entre les mains des enfants qui manient la pelle, la binette, le râteau ou la bêche en fonction des besoins et qui sèment, nettoient, enlèvent les mauvaises herbes, etc. Lendroit a été transformé par deux garçons qui ont trouvé là, matière à sexprimer, à se faire remarquer aux yeux des autres et qui nous enrichissent de leurs remarques concernant la nature, les noms des plantes, la manière de les aider à pousser. Ils se sont lancés dans des recherches, dans la constitution dalbums sur la nature, lagriculture, les animaux. Ce sont nos jardiniers. Personne ne remet en cause leurs prérogatives, le fait quils aient accès librement aux outils, quils puissent sortir en dehors des récréations. Ils existent.
Ces enfants remarquables sont devenus des personnalités au sens où leur personne a acquis une raison sociale, un métier, une image de marque, une reconnaissance. Sans doute, cette place quils se font et que nous leur faisons les marquera pour la vie.
Adrien, une guérison ?
Il est des enfants qui sont des rencontres. Rien ne prédestinait la venue dAdrien chez nous. Il habite une commune qui nest pas directement voisine. Il souffrait intérieurement et lécole ne faisait quaccentuer sa souffrance. Il en extériorisait un personnage qui le mettait à part, tendant la joue pour se faire battre. Sa mise à lécart était suivie par un aréopage de psychologues, psychiatres. Il déprimait. Sa maman prit contact pour le changer décole, mais la famille nhabitant pas dans le regroupement, rien ne permettait de le prendre en charge. Jacceptai alors une perte financière pour lécole et laccueillit avec lautorisation du maire. La vérité est que nous fûmes décontenancés par sa personnalité. Il était absent, rêveur, hors du temps et du sujet, sexcusant sans cesse de faire ce quil faisait, se doutant bien que cela déplaisait. Les semaines passèrent. Sans le savoir, sa maman nous dévoila sa transformation. Elle amenait son fils un matin à lécole et me dit :
-Quest-ce que vous avez fait à Adrien ?
Interloqué, cherchant le sens de sa question, presque inquiet, je demandai ce quelle voulait dire.
-Adrien vient à lécole en sifflant et en chantant, le matin. Je ne lai jamais vu comme cela, vous me lavez transformé.
Cette conversation me donna une des plus grandes joies de ma vie dinstituteur. Plus tard, Adrien nous exprima lui-même, par lécriture, ce quil pensait de sa situation.
Un enfant
Il était une fois un enfant qui ne savait rien faire. Il ne savait pas jouer ni faire du vélo, ni se brosser les dents. Il ne savait rien. Mais un jour, il avait fait un bateau. Il a dit : Cest incroyable !
Et petit à petit, il réussit à faire plein de choses.
(Adrien, 8 ans, 30/9/5)
Tout était dit dans son texte... la révélation de ce qui pourrait être une guérison.
Voici un autre texte, une simple phrase écrite un matin de mai 2006.
Le manuscrit montre quil a hésité et corrigé, les ratures en disant parfois plus long que le texte final. Cest pourquoi je demande aux enfants décrire sur un bloc, de dater et de ne pas détacher les feuilles du bloc afin de conserver des traces. La phrase initiale était la suivante :
le la m lamour de ma vie
je le trouve près de vous
icie icie
Il est allé jusquà lerreur dorthographe pour que la rime soit auditive et graphique. Sa phrase définitive est la suivante : Lamour de ma vie, je le trouve ici.
Dans un premier temps, il nous a dit son amour quil trouve près de nous et, dans un deuxième temps, il a préféré la rime, sans doute à cause du désir de faire joli. Plus tard, il a repris cette phrase et a écrit en quelques minutes un complément à destination de ses parents pour un recueil que nous avons édité à loccasion de la fête des mères et des pères.
Mes phrases pour ma maman et mon papa
Lamour de ma vie, je le trouve ici.
La vie, cest joli comme une étoile
qui scintille au beau milieu de mon âme.
Mon amour restera avec moi
comme la fleur de ma vie.
La vie est un poème
qui flotte au-dessus des vagues comme une âme.
Lamour est une marque
quon laisse à ceux quon aime
pour toute la vie.
(Adrien, 8 ans, 19/5/6)
Interview de la maman dAdrien : (codage : M.=La maman, H.=Hervé)
M. -Cela a commencé quand Adrien était petit, un problème de compréhension. Il a été tard à parler mais il ne comprenait pas ce quon lui demandait. Cest vrai quon était parti quand il était petit sur le fait quil soit dysphasique. On a cherché avec lorthophoniste et le médecin. On est allé à Tours pour voir le degré de dysphasie. Le spécialiste travaillait à lhôpital des enfants. Il a dit : Cest vrai quil y a ce problème de compréhension, mais jai surtout limpression que cest un problème psychologique. Jai peur quon le mette dans la case dysphasie en passant à côté du problème psychologique.
On a continué à faire des recherches pendant deux ans à peu près pour être vraiment sûr de savoir comment orienter Adrien. On a mis de plus en plus en doute la dysphasie. Cest un petit garçon hyper anxieux. Entre le psychiatre, la psychologie, linfirmier psychiatrique, il en avait marre. Il en acceptait bien un ou deux régulièrement mais, lui, il en avait ras-le-bol. Le psychiatre parlait plutôt de schizophrénie. Cest vrai quhyper anxieux comme il létait, il avait des problèmes de communication avec les autres. Il se renferme très très facilement sur lui-même. Cest un petit garçon qui, à cinq ans, voulait mourir. Il ne voyait pas pourquoi il fallait quil grandisse ; ça lui faisait peur. Pour lui, il était hors de question quil grandisse. Il disait : Moi, de toute façon, je vais mourir. -Oui, on va tous mourir. -Non, moi, cest dans pas longtemps parce que je nai pas envie de grandir.
Je vous assure que, quand vous êtes une maman, vous faites : Ouais ? On se pose des questions. Mais on lui dit : Tu te rends compte de ce que cest que la mort ? - Oui, oui, je suis au courant. Oui, oui, cest quand on est tout froid, on ne voit plus rien et, en plus, cest tout noir partout. -Mais comment tu sais ça ? -Ah ! mais, je me renseigne.
Et, en plus, je dirais quil est logique dans sa démarche, tout à fait logique. Un jour, il me demandait à propos de mon mari qui se rasait :
À quoi ça sert ce truc-là ? -Cest un rasoir, cest pour se raser la barbe. -Oui, mais, cest quand on devient vieux. -Oui, arrivé à un moment, il y a la barbe qui pousse. -Il est hors de question que je grandisse. Je ne veux pas conduire, je ne veux pas avoir denfant. Et cest aussi pour ça que je veux mourir. -Oui, mais moi, je vais être triste.
Oui mais, en parlant avec lui, jai compris pourquoi il voulait mourir : parce quil ne voulait pas me voir mourir. Il ne voulait pas me voir vieillir.
Cest normal, on vieillit tous. -Oui, mais, moi, je ne veux pas te perdre, je préfère partir avant toi pour être moins triste. -Oui, mais moi, je serais triste après. -Oui mais, toi, tu es grande, tu comprendras mieux.
H. -Il avait un raisonnement.
M. -Cest vrai que ce nest pas évident daller plus loin que son raisonnement.
H. -Oui, ça je lai remarqué, pas question de le faire changer davis. Il nen démord pas.
M. -Ah ! là, là, là. Ce nest pas facile et cest toujours comme ça à la maison, tout le temps, tout le temps, tout le temps.
Ces idées noires, je dirais maintenant que ça va beaucoup mieux. Cétait constamment quand il était petit. Il était content daller à lanniversaire dun copain, mais il se tenait dans son coin. Il jouait tout seul. Lui, cétait le jeu tout seul ou lordinateur.
H. -Oui, cest ce quil faisait au début en arrivant ici : le jeu et lordinateur.
M. -Quand on allait manger chez des amis, le soir, il ne voulait pas venir
Il faut sortir de ta maison -Non, non, cest mon refuge. -Oui mais, ton refuge, par rapport à quoi ? On a un refuge quand on a peur de se faire attaquer. -Oui, tout le monde mattaque.
Cest un grand mot quand je dis que cest un syndrome de la persécution. Il a tout le temps limpression que tout le monde lui en veut, spécialement.
Une amie docteur ma dit quil faudrait aller plus loin. Il y a aussi le fait quil grandit. Ça fait deux ans quon va voir le docteur à Laval. Il y a aussi le fait quon lui explique : Tu vas aller voir une dame ou un monsieur. Tu vas lui parler et lui dire tout ce que tu veux. Sache bien que tout ce que tu vas lui raconter restera entre vous. Moi, je ne saurai rien. -Si, si, tu vas savoir. -Non, non, je ne saurai rien, ce sont tes secrets à toi.
Je pense que cela lui a fait du bien de parler à une personne étrangère.
Mais maintenant, le fait quil soit en sous-traitement au niveau du Risperdal, ça laide à enlever lanxiété. Cest lui-même qui dit quil a une boule dans lestomac. Ça lui fait mal. Et quand il a des moments dangoisse comme ça, il ne peut rien faire ; ça le mine, ça le tétanise. Et vous pouvez lui dire tout ce que vous voulez dans cette crise dangoisse, il ny a rien qui peut le faire sortir. Le Risperdal, ça laide à avoir moins de crises dangoisse.
H. -Je me suis renseigné sur ce produit. Cest quand même un produit pour adulte.
M. -Cest pour cela quil a passé une quinzaine à lhôpital de Tours, pour effectuer un dosage.
H. -Au niveau du dosage, maintenant, ça a lair daller.
M. -Impeccable.
H. -Alors... lécole ?
M. Lécole ? Avant, comment ça se passait ?
Très mal, dès la maternelle. Pour lui, ça a été lultime punition extrême. Ça a été un arrachement entre lui et moi. Pourtant, je me dis que jai fait la même chose avec le premier comme avec le dernier, mais Adrien, lui, il a été ma petite sangsue. Il était très très proche de moi. Déjà, le fait de me quitter dans la journée, de voir des gens quil ne connaissait pas et ce problème de compréhension. Quand on lui demandait des choses, cétait pire que si on lui avait parlé anglais. Comme il ne voulait pas grandir, lécole, ça ne lui servait à rien.
Le matin, il était en pleurs. Il fallait que je lemmène de force. Larracher à la maison, le mettre dans la voiture, larracher à la voiture pour aller à lécole. Mais à lécole, très poli, mais complètement ailleurs. Le soir, quand je le récupérais, javais limpression de lavoir délivré dAlcatraz.
Je me suis demandé comment il avait fait pour apprendre à lire. Cest parce quil a une excellente mémoire visuelle. Mais il ne comprenait pas du tout. Une maison, pour lui, il ne savait pas ce que cétait. Lécole, cétait une vraie punition pour lui.
Je suis allée voir une psychologue à Laval. Je lui avais dit que javais été voir sur internet les différentes écoles. Je lui ai dit que je savais quà côté de chez moi, il y avait une école qui pratiquait la méthode Freinet. Ça lui disait quelque chose.
H. -Cest elle qui vous a signalé lécole ?
M. -Jen avais entendu dire du bien par Anne-Marie : Cest pas mal..
Et puis, ça a fait son petit bonhomme de chemin.
La psy ma dit que, de toutes façons, on navait rien à perdre. Il ne pouvait pas être plus mal quil nétait là. Des crises dangoisse, des insomnies, les doigts en sang parce quil navait plus dongles.
Édouard, mon mari, et moi, nous avons pris la décision du changement décole. Linstitutrice ny a vu aucun inconvénient parce que, lannée suivante, il se serait trouvé dans une classe de trente. Impossible alors de le suivre.
Mais il y a eu le problème administratif. Le maire dÉpineux a bien compris.
H. -Évidemment, ça ne changeait rien pour lui.
M. -Avec celui de Beaumont, cela a été un peu plus difficile. Je suis allée le voir plusieurs fois. Un jour, je lui ai dit : Je ne reviendrai plus. Je ne peux plus laisser mon fils dans cet état. Mettez-vous à ma place : vous auriez un enfant qui a des difficultés. Vous savez quà côté de chez vous, il se peut quon ait une solution. Quest-ce que vous faites ? Vous vous débrouillez pour tout faire pour que votre enfant soit bien. -Je sais bien, Madame, je vais voir. Et il a accepté.
H. -Il a été sensible à laspect humaniste de la question. Mais je nai pas pensé à ce problème administratif quand jai décidé de le prendre. Des enfants de la commune sont dailleurs scolarisés ailleurs. Ça va dans les deux sens.
M. -Cest ainsi quAdrien est venu à Beaumont. Au départ, il était un peu anxieux, ce qui est tout à fait normal. Je lui ai dit : Tu vas voir, ils ont une autre façon de travailler. Non, je nai sûrement pas employé ce mot car je ne voulais pas quil se rapporte à quelque chose de pénible. Je voulais que, pour lui, ce soit un privilège dy aller.
H. -Je dirais quon a une autre façon de vivre.
M. -Tu vas voir, au départ, ça va être un petit peu dur. Ce sont des enfants qui sont ensemble depuis la maternelle. Toi, tu arrives un peu comme un cheveu sur la soupe. Mais tu vas voir, tu vas ty faire. Il faut te laisser un peu de temps. Il faut leur laisser un peu de temps. Tu sais, ils racontent plein de choses. Ils font des exposés, ils écrivent des histoires. Et déjà, cela lintéressait.
H. -Et puis, il y avait son côté original. Les autres ont senti cela tout de suite. Dans lannée, il y a des modes. À ce moment-là, cétait le foot. On la mis dans les buts et il sest trouvé bon comme goal. Pourtant, il nest pas sportif. Mais là, cétait un bon gardien de but. Cest de cette façon quil a été intégré dans le groupe.
M. -Nous, on a vu le changement. De fait, pas les premiers jours. Il allait simplement gentiment à lécole. Mais au fur et à mesure, cela a changé. Le matin, pour partir, cest lui qui venait me chercher dans la salle de traite. Et, autre chose extraordinaire, il chantait. Vraiment, maintenant, cest venu, cest un petit garçon qui commence à sépanouir. Il nous parle aussi de lavenir. Quand il sera plus grand, quand il y aura des enfants abandonnés, il les prendra. Sil y a des enfants sur le bord de la route, il aura envie de les prendre. Ce sera un bon samaritain. Maintenant, dans sa façon de parler, de voir les choses, il soriente vers lavenir. Je ne sais ce quon en fera si les petits cochons ne le mangent pas.
Je le vois bien maintenant. Cest vrai que lannée dernière, il y avait eu des petits problèmes avec Antoine, le grand. Ne tinquiète pas, ce grand garçon va partir lannée prochaine. Toi, ce nest que pour une année. Si vraiment, il y a des problèmes, on en parle. Tu essaies daplanir tout ça.
H. -En fait, il ny a pas eu du tout daccroc cette année.
M. -En plus, lannée dernière, il y avait déjà Bastien. Il men parlait un petit peu. Mais, cette année, ils se sont découverts. Et ça a évolué. Cest rigolo, la fusion quil y a entre eux.
H. -Moi, je ne vois pas tout. Impossible, ils sont vingt. Ils ont le droit davoir leurs territoires secrets. Cest pour cela que cest intéressant de vous entendre.
M. -Cest rigolo, je dirais quils se complètent tous les deux. Bastien est très tout fou. Adrien a des moments où il est très sérieux, très adulte.
H. -Bastien est venu lui aussi dailleurs. Il est venu ici sur les conseils de la même psychologue.
M. -Adrien grandit. Il grandit dans sa tête. Ça nempêche pas quil a ses problèmes danxiété. Quand cela lui arrive, il arrive à gérer langoisse, à lui faire face. Ça nempêche pas quil a toujours des idées noires en pensant que personne ne laime.
Et il le dit dans ses chansons : Je nai pas de chance / Oh ! je nai pas de chance / Les filles sont méchantes avec moi / Ce nest pas juste / Oh ! ce nest pas juste / Les garçons sont cons mais pas moi / Je nai pas de chance / Oh ! Oh ! je nai pas de chance / Les filles sont méchantes avec moi / Oh ! oh ! je nai pas de chance / Les animaux sont mignons / Et moi, je nai pas de chance / Ce nest pas juste. Mais maintenant, il existe. Avant, il ne vivait pas. Il le dit dans ses textes et dans ses chansons : Mon copain sappelle Bastien / Il est bien / Mais des fois, il est bien mais un peu comique / Oh ! oh ! / Maintenant, vous ne le toucherez plus / Sinon, ce sera la guerre. / Ouais, ce sera la guerre.
H. -Et cest là, sa deuxième reconnaissance que les autres lui ont maintenant apportée. Il est reconnu comme poète. Depuis cette année, il a sorti des textes extraordinaires. Il nous a dit quil nous aimait, quil était bien, ici, avec nous. Sa phrase repère, cest : Lamour de ma vie, je le trouve ici. Cest son image de marque.
M. -Ce qui me fait peur, cest quil est si bien ici quil est hors de question de partir. Maintenant, il dit : Plus tard. Avant, il ne le faisait pas. Il dit : Moi, de toute façon, je ne pars que quand Hervé va partir. On est mal barré.
H. -Officiellement, je peux le garder jusquà lâge de douze ans.
M. -Il en a neuf. Je lui dis : Écoute, on va voir comment ça se passe ; au fur et à mesure ; le CM1, puis le CM2. Je ne vois pas quil y ait de raison que tu ne passes pas au CM1. Jespère. -Moi, je nespère pas, je suis sûr. Ça y est, ça y est, Hervé me la dit. Je me suis donné à fond.
H. -Il y a aussi son grand-père. Un personnage ! Le fait quil soit venu plusieurs fois à lécole, quon fasse des goûters ensemble avec ses gâteaux, que le papi dAdrien soit devenu le papi Bizu, cest important parce que, du coup, après le foot et la poésie, le grand-père a été pour Adrien loccasion dune troisième reconnaissance par le groupe.
M. -Lécole Bizu lui a apporté lépanouissement nouveau : le contact avec les gens, la libre expression, le fait de pouvoir parler, de dire ce quil a envie de dire, même si cest abracadabrant. Il a envie de dire, il va le dire. Décrire ce quil a envie décrire. Et, en plus, le fait davoir la liberté de travailler à son rythme. Déjà, de lui-même, il est enfermé. Il naime pas quon lenferme encore plus.
H. -Il rentre quand même dans notre grille de travail. Mais il ne sen rend pas compte, cest ça qui est important. Quand on travaille sur un album, un texte, on a décidé ensemble quon ferait ça et il le fait aussi et il continue. Et il est content.
M. -Oui mais, parce que cest amené dune façon différente. On ne dit plus : Voilà, cest comme ça, ce nest pas autrement. Je me souviens que le petit Antoine a pris le jeu déchecs et vous êtes tous partis sur le jeu déchecs. Vous aviez fait des maths et plein de choses avec. Cest la vie de tous les jours amenée à lécole. Et pour Adrien, cest ce quil faut. Cest vraiment là le déclic.
Savoir ce que cela va lui amener plus tard. Je ne sais pas. Jespère un bien-être. Cest toujours ce quon cherche. Le fait quil y aura toujours un peu de problème, ça restera, cest dans son caractère.
H. -Mais, au moins, lécole ne lui a pas amené de problème supplémentaire.
M. -Je dirais que tout au long quil est ici, il est dans une bulle. Il faut reconnaître quune école de campagne, ça a des avantages par rapport à une école de ville. Cest familial, ça reste un petit clan. Il y a un suivi du début jusquà la fin. Moi qui viens de Paris, cest complètement différent. Vous y êtes anonyme. Vous êtes dans un coin. Vous travaillez ou vous ne travaillez pas : Eh bien ! écoutez, tant pis pour vous. Il ny avait quà faire mieux. Mes cinq à moi, ils ont eu cette chance-là quil y ait toujours eu un suivi.
Par contre, arrivé au collège, on verra bien ce qui se passera. Bien que ce soit un petit collège, Adrien sera lancé dans la jungle. On verra bien à ce moment-là. Cependant, il mûrit. Il continue à mûrir. Il y a encore deux ou trois ans, mais au bout, il faudra bien quil prenne une décision. Il y aura automatiquement un problème de niveau. Je ne me suis pas attaché au problème de niveau, ce nétait pas du tout urgent.
H. -Mais il travaille. Quand il écrit un poème, aucun souci, il avance, il apprend, il fait du français.
M. -Pour linstant, je ne men soucie pas.
H. -Moi, je men soucie. Cest aussi lui qui se soucie du fait que je vais partir. Je lui dis : Tu as le temps, minimum deux ans. Cest beaucoup.
M. -Cest vrai quon a le temps. Sauf que, de temps en temps, il voudrait changer de maman parce quil en a ras-le-bol. Il ne maime plus. Je lui dis : Dans ce cas, tu nas quà prendre un catalogue pour en chercher une autre. Il nest pas content.
La méthode Freinet lui a amené une ouverture vers le monde quil navait pas et quil ne voulait surtout pas avoir. Une ouverture vers la vie aussi. La communication, que ce soit avec les enfants comme avec les adultes. Et surtout, des moyens dexpression. Et aussi, une reconnaissance. Du fait quil a été reconnu et quil sest reconnu lui-même, il va mieux. Mais cela ne lempêche pas davoir des moments difficiles. Lundi dernier, nous étions à un mariage. Jai été obligé dintervenir parce quon ne sait pas jusquoù il peut aller. Une fois quil est parti, il narrive pas à sarrêter. Il faut quon arrive à le lui apprendre.
H. -Cest le rôle des parents et du maître.
M. -Oui, on sert tout de même un petit peu.
H. -On ne peut le laisser aller jusquau bout. On lui dit non quand ce nest pas ça. Mais quand ça marche, il faut aussi lencourager. Mais on sait tous lui dire bravo. On lapplaudit.
M. -Dans la famille, on est comme ça, mon mari et moi. On sait dire quand cest bien et quand ce nest pas bien. On a même plus tendance à applaudir un petit truc qui ne paraît pas énorme. On le met en valeur, ce qui permet à la personne de se motiver.
H. -Cest ainsi que lon a accueilli la petite phrase quil avait mise sur son bloc : Lamour de ma vie, il est près de vous, ici.
Elle est devenue un joli poème. Et cela lui a permis de faire des chansons. Tout le monde est assis par terre, il a le micro et il sort les chansons que vous avez entendues.
M. -Oui, il sextériorise. Cest sa façon à lui de dire ses problèmes.
H. -Je lui dis de continuer à écrire. Lintérêt du bloc, cest que ça reste, il rature, il cherche à mieux dire. Et après, il peut le taper à lordinateur.
M. -Il ma dit : Pendant les vacances, je vais essayer de faire un livre pour la rentrée. Je lui ai dit : Commence, on verra bien.
Fin de linterview de la maman dAdrien.
Hervé Moullé, Beaumont-Pied-de-Boeuf (53), www.ecolebizu.org .
* * *
Avec lautorisation dHervé Moullé, je me suis permis de couper la série de textes de Thalie quil avait présentée parce que je voulais en revenir au déclic.
Le vrai déclic pour elle sest produit lorsquelle a obtenu le premier prix lors dun concours départemental de poésie. Elle était évidemment lobjet de ladmiration de ses camarades. Mais cela pouvait-il lui suffire pour être rassurée sur elle-même et pour saccepter ? Cependant, en cette circonstance, il ne sagissait plus de copains qui avaient ladmiration facile, mais du jugement dun jury dadultes.
Voici son poème traitant du thème la fête :
Faites la fête !
Fétiche fait tache,
Y a une tache de gâteau sur mon maillot.
Fait tache moustache,
Y a du lait sur mes lacets.
Fait tache fait mouche,
Y a du son dans ma boisson.
Froissez, froissons,
Y a du lion dans les bonbons.
Frimousse pistouche,
Y a des cadeaux dans les bateaux.
Festeau péreau,
Y a du gâteau dans les ptits seaux.
Fait rat festa,
Y a dla musique et cest magique.
Fessée carrée,
Y a du thé tout ratatiné.
Fais mal cristal,
Y a des cadeaux tout rigolos.
Fimi fini,
Cest du gâteau.
(Thalie, 9 ans, 22/4/2)
Lannée suivante, à nouveau le premier prix, sur le thème de la musique:
Fais une musique
Fais une musique
Dans une nuit étoilée
En plein coeur dun océan déchaîné
Crée une mélodie damour
Pleine de joie, de rire et de tristesse.
Fais une musique
Toute petite comme les oiseaux
Fais ta musique
Toute mimi
Bien douce, bien jolie.
Fais une musique à labri des regards curieux
Fais cette musique
Au paradis
Tu ne crains rien.
Fais une musique
Dans la nuit noire
Où la lune est là.
Fais ce chant
Dans une fleur infinie.
Ton rêve est dans ta vie.
(Thalie, 10 ans, 6/9/2)
Voici pour terminer deux poèmes que je ne peux mempêcher de communiquer.
Faites-moi...
Faites-moi danser sur un chant doiseau de ruisseau et de sanglots
Faites-moi danser sur de la poésie de rire et de ruissellerie
Faites-moi danser sur une chanson de violon et daccordéon
Faites-moi danser sur de la magie de nuit qui rit
Faites-moi danser dans leau dor et de chlore...
Mais je ne peux pas...
Parce quon ma choisie pour organiser un anniversaire
Parce que cest moi qui doit faire tout le temps
des fêtes et des anniversaires
Parce quil y a une loi qui moblige à faire ça
Je voudrais faire mon congé pour partir loin dici
Je voudrais rire dans une fête que je naurais pas conçue...
(Thalie, 9 ans, 17/1/2)
Juliette
Juliette a la grâce dune colombe qui danse au coucher du soleil
Une muse qui a le chant du cristal brisé de mille éclats
Lart du poème est un don que tu as dans le coeur
Imagine-toi en danseuse dopéra comme une rose des bois
En rêvant dun nuage blanc entouré de rubans de soie
Tu cueilleras des fleurs dans des prés dange et dangeline
Tu seras belle comme le jour
Et belle comme du velours.
(Thalie, 10 ans, 7/2/3)
Postface de Philippe Meirieu
J'aurais vraiment aimé découvrir cet ouvrage de Paul Le Bohec bien plus tôt. Il m'aurait infiniment aidé, aussi bien dans mon travail de recherche que dans mes pratiques d'enseignant, dans mon activité militante que dans mes engagements politiques. Paul Le Bohec, tout d'abord, m'aurait libéré d'une vision trop dogmatique de la pédagogie coopérative et du mouvement initié par Célestin Freinet. Le jeune instituteur que j'étais, très impressionné par le «maître» de Vence, avait un respect quasi religieux pour les Invariants pédagogiques qu'il prenait pour une version éducative et laïcisée des «dix commandements». Les dispositifs de Freinet lui apparaissaient plus comme une « doctrine » que comme une «démarche» et, pour rien au monde, il n'aurait remis en cause la correspondance et le journal scolaires, les fichiers auto-correctifs et la Bibliothèque de Travail. L'immense intérêt du livre de Paul Le Bohec tient précisément à ce qu'il nous montre comment un enseignant «de base», qui a la chance de pouvoir dialoguer avec Freinet lui-même, peut être dans une tout autre posture : au risque de «troubler les camarades», il est d'abord fidèle au principe de la «démarche naturelle» et en fait un projet heuristique à l'épreuve duquel il met toutes ses pratiques.
Convaincu, par exemple, que la lecture ne peut être que fonctionnelle, mais confronté à des enfants qui, non seulement ne veulent pas écrire, mais ne veulent même pas parler, il met en place la formule du «planning-lancement» : un petit coup de génie, pas très « orthodoxe » pour les freinétistes, mais terriblement efficace
surtout si l'on n'en fait pas un dogme, mais bien un outil au service de la démarche d'invention, de création, d'expression structurée des élèves. Paul Le Bohec va même presque jusqu'aux transgressions suprêmes : il n'utilise pas le «conseil» (car, dit-il, compte tenu du niveau d'évolution de ses élèves, il ne veut pas «jouer à la démocratie»), il supprime le journal et «dans la foulée, la coopérative et la correspondance» !
Mais il ne revient pas, pour autant, à la scolastique dénoncée par Freinet, bien au contraire ! Car, explique-t-il, ces décisions le libèrent : plus de contraintes de dates, plus d'obligation de production immédiate : «Enfin, nous pouvons aller de l'avant, sans souci, sans restriction, sans nécessité d'interrompre net ce qui est en cours de construction.» Que n'ai-je compris cela plus tôt ! Cela m'aurait permis d'étayer mon analyse de l'uvre de Freinet dans laquelle je buttais constamment, précisément, sur le statut de la «production». J'y voyais le point de départ possible d'une «dérive productive» qui, au nom de l'efficacité et de la qualité du produit fini risquait de marginaliser les moins compétents, voire de les exclure du processus de fabrication
quitte à leur offrir, en contrepartie, une identification narcissique avec un résultat
auquel ils n'avaient guère participé ! Certes, je n'imaginais pas que Freinet puisse laisser se développer un tel processus, mais il me semblait plutôt tenté de le contrecarrer par des dispositifs d'individualisation que par une réflexion sur le statut même de l'activité et son rapport avec les apprentissages. Moins figé que Freinet, moins contraint aussi par les nécessités afférentes à la lisibilité et à la cohérence d'un mouvement, Paul le Bohec, va plus loin que le «maître» : il instaure ce qu'il nomme une «sécurité ontologique» et qui ne l'empêche nullement d'utiliser des outils, comme le magnétophone, avec une rigueur exemplaire.
Et puis, Paul le Bohec explique, avec beaucoup de précision, comment, non seulement il ne s'en tient pas à des recettes figées dans les champs traditionnellement bien arpentés par la pédagogie Freinet, mais explore aussi de nouveaux domaines de travail : la création corporelle, le chant libre, le dessin, la peinture et, bien sûr, les mathématiques. Voilà précisément un domaine où l'utilisation de la «méthode naturelle» n'était pas simple : ou, plutôt, trop simple. On pouvait se contenter de calculs de base pour faire face aux petits problèmes de la vie quotidienne
au risque d'oublier que l'on doit, à l'école, former des mathématiciens et pas seulement des calculateurs. Et voilà notre instituteur qui affirme qu«il faut se désengluer du réel». Non, encore une fois, pour revenir au formalisme, mais pour s'inscrire dans la dynamique même des apprentissages et du développement de l'enfant. Il va donc faire «créer» ses élèves en mathématiques, organiser des «groupes de recherche», développer l'imagination scientifique. On est frappé de l'extraordinaire dynamique de ce qu'il impulse. On est frappé aussi par la rigueur de son travail, son professionnalisme, sa constante recherche des améliorations possibles. Aucune résignation chez cet homme : mais la volonté farouche de faire advenir de l'intelligence humaine chez chacun, quels que soient ses handicaps réels ou supposés.
La manière dont, à cet égard, il traite la dyslexie est exceptionnelle : il ne nie pas les difficultés de Rémi, mais il ne les renvoie pas, non plus, à une hypothétique «nature» ou à traitement paramédical. Là encore, il part de la «méthode naturelle» : il développe des situations d«expression-création» et se saisit de toutes les occasions pour faire percevoir et intégrer les codes du langage écrit. Le résultat est stupéfiant : l'élève en échec devient un véritable petit écrivain qui, chaque jour, tient la classe tout entière en haleine par ses récits. La démarche de Paul Le Bohec est spécifiquement pédagogique. Il ne singe pas la psychothérapie. Et il a raison. Mais une bonne pédagogie peut - bien mieux qu'une mauvaise thérapie - produire des effets thérapeutiques : «La lecture ne permet pas de guérir, dit Paul Le Bohec. L'écriture, si.» Et il le montre
Enfin, et parmi bien d'autres atouts de ce livre, il y a la manière dont Paul Le Bohec parvient à prolonger son expérience d'instituteur primaire dans l'enseignement supérieur. C'est peu de dire, en effet, que ce dernier est réfractaire à la pédagogie et la plupart des «pédagogues» qui l'intègrent y consacrent la fin de leur carrière à faire des cours magistraux
pour expliquer qu'il n'en faut point faire ! Le freinétiste ne l'entend pas de cette oreille et il a l'habitude de travailler dans un relatif isolement institutionnel. Heureusement pour lui, d'ailleurs ! Et le voilà qui invente des techniques d'ateliers d'écriture, qu'il pratique hardiment l'inter et la transdisciplinarité, avant d'imaginer une méthode de co-biographies qui mérite la plus grande attention de la part de tous ceux et de toutes celles qui croient à l'importance de l'écriture dans la construction de la personnalité comme dans la formation professionnelle. Une fois de plus, Paul le Bohec parvient à associer la construction d'un dispositif et l'interpellation d'une liberté. Autant dire qu'il est au cur - au plus vif - du pédagogique.
J'ai commencé en affirmant que j'aurais aimé découvrir cet ouvrage bien plus tôt. Est-ce à dire qu'il m'a été inutile aujourd'hui ? Bien évidemment non ! Car son auteur, en des pages éclairantes, montre que la post-modernité dans laquelle nous sommes engagés - avec son cortège de problèmes nouveaux et de situations difficiles - rend d'autant plus urgente la réflexion pédagogique et d'autant plus pertinente les propositions du mouvement Freinet. Des propositions inventives, toujours en évolution, loin de tout dogmatisme
pour une pédagogie d'aujourd'hui et de demain.
Philippe Meirieu, Professeur à l'université LUMIÈRE - Lyon 2.
Documents daccompagnement sur internet
www.amisdefreinet.org/lebohec
Chapitre IV
Albums
À lhorizon - Jean-Marie Pen-Coat - Le petit chat au bain de mer
Chapitre V
Création collective orale La chapelle en ruines
Chapitre VI
Le Journal Les Homards Bleus
Chapitre VII
Expression profonde
-Le petit oiseau : premier texte thérapeutique
-Le magnétophone : Histoire dun bégaiement - Le petit balai - La neige - Créations-discussions : invention dun langage - Invention dun dialogue
-Anne
Chapitre VIII
Le chant libre
-Tâtonnement : comptines : la baleine - la petite rivière
-Premier chant libre : une improvisation de Gérard (CP)
-Chants libres de Gérard (CE1) - Partitions
Chapitre IX
Mathématiques
-La cage à fils
Chapitre X
Dessin-peinture
-Classe de Jeannette : dessins -peintures - tapisseries
-Classe de Roger Méheust : encre de chine
-Classe de Renée Méheust : pâte à modeler
-Un cadeau de Christian
Chapitre XI
Dyslexie
Textes manuscrits de Rémi
Chapitre XV
Jeannette
-Premier poste : Bothoa (22) 1945 - Inauguration de lécole des filles 1953
-Dernier jour de classe 1978 - Jeannette et son petit-fils 1986
Chapitre XIX
Les textes de Thalie, Monia, Adrien et de leurs camarades.
Table des matières
I - Un métier et un milieu pratiquement inconnus, Gévezé, Le b...a = ba ........... 3
II - Le patois, Lecture musicale, Lécole et la guerre ..................................... 11
III - Orgères, Un directeur, Un poste double, Langourla ................................ 21
IV - Quatrième poste, Trégastel, Premières productions, Lettres de Freinet et de sa femme Élise .......................................................................................... 27
V - Créations orales collectives, Productions, Origine géographique ................ 33
VI - Le journal scolaire, Méthode naturelle de lecture, Planning-lancement, Planning-constat, Correspondance, Calcul, Le non-conseil ............................. 43
VII - Virage serré, Importantes décisions, Premier texte thérapeutique, Parole orale individuelle, Action magnétophonique, Le bégaiement, Le petit balai, La neige .................................................................................................... 55
VIII - Le chant libre, Gérard lH., Dialogue de la mort, Nouveau départ, La part du maître, Poésie, Musique, Clavier ............................................................... 71
IX - Méthode naturelle de mathématiques, Bachelard, Popper, Cage à fils ........ 85
X - Méthode naturelle de dessin-peinture, Lart, La thérapie, La liberté, Volumes .......................................................................................................... 103
XI - Une dyslexie, Textes à suspense, Rencontre avec Rémi, Tâtonnement de linconscient ........................................................................................ 113
XII - IUT, Instauration dun atelier de libre écriture collective, Développement, Le travail sérieux, Bilans ............................................................................ 127
XIII - Animations diverses, Lécoute musicale, Lécoute picturale, Don et contre-don .................................................................................................... 143
XIV - Problème de la prise de parole en plénière, La co-biographie orale collective, Le mémoire, La co-biographie par correspondance ....................................... 151
XV - Pourquoi ?, Un traumatisme psychologique, Partir de zéro, Le développement, La famille, Jeannette .............................................................................. 163
XVI - Complexité, Maths, Coupélacabache, Babillage, Composantes ............. 175
XVII - Lactualité des idées de Freinet, Une ligne optimale de développement, Lenseignant, Le Mouvement Freinet, Les enfants, Aujourdhui .................... 183
Bibliographie ..................................................................................... 253
Documents daccompagnement sur internet ............................................. 254
Lécole,
réparatrice de destins ?
À dix-neuf ans, je me suis trouvé embarqué dans le métier dinstituteur que je ne connaissais pas.
Au début, je nai pu compter que sur mes seules ressources pour bâtir ma pédagogie, en me basant toutefois sur une idée que javais trouvée dans une revue. Mais quand, au bout de cinq années de tâtonnements, jen ai découvert lauteur, Célestin Freinet, jai adhéré à son Mouvement et jai participé aux travaux en cours.
Après vingt ans dexpérimentations, jai repris mon autonomie et jai alors abordé des domaines qui navaient pas encore été explorés. Jai même pu poursuivre mes recherches-inventions à un plus haut niveau parce que, après mai 68, j'ai été coopté par un groupe denseignants de lIUT-Carrières Sociales de Rennes.
Curieux de connaître les raisons de mon si fort investissement dans la pédagogie, jai analysé ma trajectoire de vie et, dans la foulée, celle de quelques-uns de mes anciens élèves. Jai alors découvert que certains dentre eux, que javais cru déficients, nétaient en fait quencombrés. Grâce à la pédagogie de lexpression-création, un nettoyage intérieur leur avait permis de devenir, à légal des autres, capables de connaissance.
Lexpression, a dit Pierre Boulez, suppose un explosif. Il faut donc un explosif et une amorce, un détonateur pour l'allumer.
Pour moi, cest clair : lexplosif existe en toute personne de par ses débuts dans la vie, à travers ses incidents et ses accidents denfance. Et chaque création dune nouvelle technique pédagogique constitue une nouvelle amorce.
Je pense en définitive que lenseignement devrait permettre à chacun de se construire une culture personnelle, sur la base de ses données de départ, par le moyen de lexpression-création et au sein d'un groupe positif.
Paul le Bohec
En décidant de sappuyer sur la Vie et sur la nature de lêtre humain, la Pédagogie Freinet a effectué un grand pas. Mais pour que chaque enfant ait des chances de se trouver placé sur sa ligne optimale de développement, il faut lui offrir bien des voies de réalisation de soi.
Cet ouvrage traite de linvention de nouvelles techniques denseignement et des changements, parfois surprenants, quelles ont pu provoquer.
Paul Le Bohec, né en 1921, a écrit de nombreux articles et ouvrages de pédagogie ; il a assuré des centaines danimations pédagogiques.