- Un si curieux orage
-
- On n'y avait d'abord pas cru. Puis il a
insisté. S'y reprenant à plusieurs fois. Comme si on
n'avait pas pris garde à ses avertissements. A la
manière d'un épervier, il nous tomba dessus .
-
- Ne me faites pas mal, Monsieur l'orage,
implora l'oiseau qui s'endormait péniblement dans son nid.
Les fils de téléphone s'emmêlaient de peur,
même le grand chêne courbait la tête. Seule, la
terre d'un champ fraîchement labouré semblait
attendre que les
- larmes du ciel apaisent sa fièvre.
C'est alors que les petits lutins sortirent de leur cachette. Je
crois qu'ils habitaient dans le chemin creux derrière la
maison. Ils devaient y être bien silencieux, jamais personne
n'y ayant décelé leur présence.
-
- Celui qui paraissait leur chef distribua les
ordres. A la lueur des éclairs, on les vit se partager
l'ouvrage. Le plus leste, avec un bonnet pointu fut chargé
d'aller rassurer le grand chêne qui commençait
à gémir. Il n'avait jamais été bien
brave sous l'orage. Un autre lutin, avec de grandes aiguilles
à tricoter, se mit à lui confectionner un capuchon
avec les longues tiges de maïs tombées à terre
sous l'effet du vent. Au moins celles-là serviraient
à quelque chose quand même...
-
- Il y avait aussi le lutin qui, avec son rouet,
filait des toiles de remplacement pour les araignées ayant
perdu les leurs dans l'ouragan. Un lutin musicien se chargea de
retracer la portée des fils de
téléphone.Ainsi les hirondelles, demain pourraient
continuer d'y apprendre le solfège. Une petite dame lutin
vint discrètement changer la couche de l'oiseau que la
frayeur avait fait s'oublier à l'intérieur de son
nid. Jalouses, les hirondelles se contentèrent de
pâlir un peu plus et menacèrent de rendre leurs
colliers si l'on ne faisait rien pour elles. Les lutins
délégués au jardin avaient fort à
faire. Les fruits du gros poirier étaient tombés
à terre. Décontenancés, ils attendaient sans
bouger la suite des événements. Avez-vous
déjà vu une poire prendre une décision ? Les
lutins les remirent à leurs places avec recommandations de
rester sages dorénavant. Ils s'inquiétèrent
près des carottes de savoir si leur rougeur n'était
pas excessive, si par contre, le vert des poireaux n'était
pas dû à une trop grande frayeur. Quatre lutins, plus
malins, cachés derrière un potiron tapaient une
belote enragée. Le chef les ayant aperçus, ils se
virent envoyés en se faisant la courte échelle,
prendre des nouvelles de l'antenne de télévision.
Elle avait facilement le mal de mer depuis quelques
temps...
-
- Ne disait-on pas qu'elle vivait en
amitié avec le tuyau de la cheminée. Il fallait
peut-être chercher là la cause de ses
malaises...
-
- La pluie tombait ferme à
présent. Trois vaches rouges meuglèrent
simultanément. Puis se reprirent en constatant que leurs
voisines, les petites noires, restaient stoïques sous
l'averse. Les lutins affectés à leur service vinrent
leur dire quelque chose à l'oreille qui les fit se tordre
de rire. Curieux, les gros nuages interloqués en
oublièrent de refaire le plein. Leurs réserves
épuisées, ils n'eurent pas à s'occuper de
soldes pour l'arrière-saison.
-
- Après être restés
longtemps dans le noir, les champignons s'éclatèrent
dans les bois et les près avec une bonne odeur de terre
mouillée qui fit tousser légèrement quelques
lutins asthmatiques, chargés ceux-là de recueillir
les doléances des taupes et des mulots inondés dans
leurs habitations. Les lapins de garenne avaient bien
proposé leurs logis mais les mulots trouvaient les
ascenseurs trop rapides. Les taupes, elles ne se sentaient bien
qu'à la lumière noire. Le chien n'avait pas
bronché. Il attendait l'arc en ciel annonciateur de la fin
de l'orage pour se décontracter. Les plaisanteries des
lutins ne l'atteignaient pas.
-
- La nuit était déjà bien
avancée, le soleil au loin s'apprêtait à
enfiler son costume. Il aimait prendre son temps au réveil.
Après quoi, ayant bien déjeuné, il se sentait
en forme pour travailler ferme, il fallait bien faire oublier les
événements de la nuit.
-
- Les boutons des rosiers allaient se gorger de
la chaleur de ses premiers rayons. La rosée bienfaitrice
ferait se tendre leurs corselets verts à en craquer. Les
premiers pétales commençaient déjà
à s'ouvrir, livrant des créatures de rêve,
multicolores, belles comme des fées. Du rosier blanc
sortaient les dames vêtues de dentelles. Celles dont la robe
était de satin venaient du rosier rose alors que des
arbustes rouges s'épanouissaient des belles parées
de velours. Ces dames s'ajustaient un peu, défroissant
leurs pétales. L'antenne sur son toit en eut un vertige,
son ami ne lui offrirait jamais semblables parures... L'oiseau
voulut chanter mais aucun son ne sortit de sa gorge, la frayeur de
la nuit, sans doute... Les tourterelles, par contre,
roucoulèrent avec empressement. Ce qui eut pour effet de
réveiller le lutin assoupi au pied d'un chou-pomme. Celui
qui avait dû aller rassurer le grand chêne.
- Il avait été pris d'un vertige
en redescendant, une fois sa mission accomplie et s'était
reposé là; le temps de retrouver ses esprits Mais le
sommeil avait été le plus fort. Le soleil, à
présent l'ennuyait. Peu habitué à ses rayons,
il prit les lunettes que lui proposa un hibou rentrant dans ses
foyers. Alors il aperçut les fées. Jamais dans sa
vie de lutin, il n'avait vu semblables créatures.
Ébloui, il eut une idée. Puisqu'il possédait
un vieux phono, caché sous une des feuilles que la rhubarbe
mettait aimablement à sa disposition pour lui servir de
cachette, pourquoi ne les ferait-il pas danser ? La rhubarbe
poussa même la complaisance jusqu'à l'aider à
installer ses disques. Il en possédait un certain nombre,
acquis lors d'une vente promotionnelle de ces objets
réalisés dans d'anciens confettis reconvertis en
microsillons. La couleur variait selon les genres. Les marches
étaient d'une belle couleur vert campagne et les valses
dans tous les tons jaunes, du paille à l'orangé,
selon les compositeurs ou les interprètes.
-
- Les fées écoutèrent
distraitement ce concert un peu trop matinal à leur
goût. Par contre les poires avaient chu de nouveau. Les
carottes pâlissaient à vue d'oeil, les poireaux
avaient rougi jusqu'à la racine en piétinant sur
place. Les oeillets, jusque là indifférents,
froncèrent les sourcils. Ils étaient les concierges
du jardin, donc responsables du bon ordre des choses. Par
l'intermédiaire du glaïeul avec son antenne, ils
contactèrent l'elfe de service qui accourut presque
aussitôt. Il était clair que l'éclosion des
roses avait tourné la tête à tout le monde.
L'antenne sur son toit se tordait de jalousie pendant que son ami
fumait en cachette pour ne pas la contrarier. L'elfe s'en alla
demander l'avis des escargots réputés pour leurs
bons conseils, mais ce jour là, ils avaient trop à
faire pour prendre le temps de parler. On entendait une petite
cloche sonner ? Sans savoir sa provenance. Sa voix était si
cristalline que les petites fées n'y
résistèrent pas. Tenant à deux mains les
pétales de leurs robes, elles s'envolèrent, laissant
derrière elles un délicieux parfum. Le vent leur fit
escorte en sifflant doucement. Les hirondelles qui prenaient leur
leçon de solfège sur les fils de
téléphone réparés agitèrent
leurs ailes en cadence. Le grand chêne courba un peu sa
tête pour mieux les voir passer, le lutin ramassa ses
disques en silence, tout en rendant au passage ses lunettes au
hibou. Et tout redevint comme avant.
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- Une exception toutefois... L'antenne de
télévision a maintenant des idées de
grandeur. Elle a rompu avec son ami, elle flirte à
présent avec le poteau électrique des
voisins.
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- Janine Jouneau
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