Un si curieux orage
 
On n'y avait d'abord pas cru. Puis il a insisté. S'y reprenant à plusieurs fois. Comme si on n'avait pas pris garde à ses avertissements. A la manière d'un épervier, il nous tomba dessus .
 
Ne me faites pas mal, Monsieur l'orage, implora l'oiseau qui s'endormait péniblement dans son nid. Les fils de téléphone s'emmêlaient de peur, même le grand chêne courbait la tête. Seule, la terre d'un champ fraîchement labouré semblait attendre que les
larmes du ciel apaisent sa fièvre. C'est alors que les petits lutins sortirent de leur cachette. Je crois qu'ils habitaient dans le chemin creux derrière la maison. Ils devaient y être bien silencieux, jamais personne n'y ayant décelé leur présence.
 
Celui qui paraissait leur chef distribua les ordres. A la lueur des éclairs, on les vit se partager l'ouvrage. Le plus leste, avec un bonnet pointu fut chargé d'aller rassurer le grand chêne qui commençait à gémir. Il n'avait jamais été bien brave sous l'orage. Un autre lutin, avec de grandes aiguilles à tricoter, se mit à lui confectionner un capuchon avec les longues tiges de maïs tombées à terre sous l'effet du vent. Au moins celles-là serviraient à quelque chose quand même...
 
Il y avait aussi le lutin qui, avec son rouet, filait des toiles de remplacement pour les araignées ayant perdu les leurs dans l'ouragan. Un lutin musicien se chargea de retracer la portée des fils de téléphone.Ainsi les hirondelles, demain pourraient continuer d'y apprendre le solfège. Une petite dame lutin vint discrètement changer la couche de l'oiseau que la frayeur avait fait s'oublier à l'intérieur de son nid. Jalouses, les hirondelles se contentèrent de pâlir un peu plus et menacèrent de rendre leurs colliers si l'on ne faisait rien pour elles. Les lutins délégués au jardin avaient fort à faire. Les fruits du gros poirier étaient tombés à terre. Décontenancés, ils attendaient sans bouger la suite des événements. Avez-vous déjà vu une poire prendre une décision ? Les lutins les remirent à leurs places avec recommandations de rester sages dorénavant. Ils s'inquiétèrent près des carottes de savoir si leur rougeur n'était pas excessive, si par contre, le vert des poireaux n'était pas dû à une trop grande frayeur. Quatre lutins, plus malins, cachés derrière un potiron tapaient une belote enragée. Le chef les ayant aperçus, ils se virent envoyés en se faisant la courte échelle, prendre des nouvelles de l'antenne de télévision. Elle avait facilement le mal de mer depuis quelques temps...
 
Ne disait-on pas qu'elle vivait en amitié avec le tuyau de la cheminée. Il fallait peut-être chercher là la cause de ses malaises...
 
La pluie tombait ferme à présent. Trois vaches rouges meuglèrent simultanément. Puis se reprirent en constatant que leurs voisines, les petites noires, restaient stoïques sous l'averse. Les lutins affectés à leur service vinrent leur dire quelque chose à l'oreille qui les fit se tordre de rire. Curieux, les gros nuages interloqués en oublièrent de refaire le plein. Leurs réserves épuisées, ils n'eurent pas à s'occuper de soldes pour l'arrière-saison.
 
Après être restés longtemps dans le noir, les champignons s'éclatèrent dans les bois et les près avec une bonne odeur de terre mouillée qui fit tousser légèrement quelques lutins asthmatiques, chargés ceux-là de recueillir les doléances des taupes et des mulots inondés dans leurs habitations. Les lapins de garenne avaient bien proposé leurs logis mais les mulots trouvaient les ascenseurs trop rapides. Les taupes, elles ne se sentaient bien qu'à la lumière noire. Le chien n'avait pas bronché. Il attendait l'arc en ciel annonciateur de la fin de l'orage pour se décontracter. Les plaisanteries des lutins ne l'atteignaient pas.
 
La nuit était déjà bien avancée, le soleil au loin s'apprêtait à enfiler son costume. Il aimait prendre son temps au réveil. Après quoi, ayant bien déjeuné, il se sentait en forme pour travailler ferme, il fallait bien faire oublier les événements de la nuit.
 
Les boutons des rosiers allaient se gorger de la chaleur de ses premiers rayons. La rosée bienfaitrice ferait se tendre leurs corselets verts à en craquer. Les premiers pétales commençaient déjà à s'ouvrir, livrant des créatures de rêve, multicolores, belles comme des fées. Du rosier blanc sortaient les dames vêtues de dentelles. Celles dont la robe était de satin venaient du rosier rose alors que des arbustes rouges s'épanouissaient des belles parées de velours. Ces dames s'ajustaient un peu, défroissant leurs pétales. L'antenne sur son toit en eut un vertige, son ami ne lui offrirait jamais semblables parures... L'oiseau voulut chanter mais aucun son ne sortit de sa gorge, la frayeur de la nuit, sans doute... Les tourterelles, par contre, roucoulèrent avec empressement. Ce qui eut pour effet de réveiller le lutin assoupi au pied d'un chou-pomme. Celui qui avait dû aller rassurer le grand chêne.
Il avait été pris d'un vertige en redescendant, une fois sa mission accomplie et s'était reposé là; le temps de retrouver ses esprits Mais le sommeil avait été le plus fort. Le soleil, à présent l'ennuyait. Peu habitué à ses rayons, il prit les lunettes que lui proposa un hibou rentrant dans ses foyers. Alors il aperçut les fées. Jamais dans sa vie de lutin, il n'avait vu semblables créatures. Ébloui, il eut une idée. Puisqu'il possédait un vieux phono, caché sous une des feuilles que la rhubarbe mettait aimablement à sa disposition pour lui servir de cachette, pourquoi ne les ferait-il pas danser ? La rhubarbe poussa même la complaisance jusqu'à l'aider à installer ses disques. Il en possédait un certain nombre, acquis lors d'une vente promotionnelle de ces objets réalisés dans d'anciens confettis reconvertis en microsillons. La couleur variait selon les genres. Les marches étaient d'une belle couleur vert campagne et les valses dans tous les tons jaunes, du paille à l'orangé, selon les compositeurs ou les interprètes.
 
Les fées écoutèrent distraitement ce concert un peu trop matinal à leur goût. Par contre les poires avaient chu de nouveau. Les carottes pâlissaient à vue d'oeil, les poireaux avaient rougi jusqu'à la racine en piétinant sur place. Les oeillets, jusque là indifférents, froncèrent les sourcils. Ils étaient les concierges du jardin, donc responsables du bon ordre des choses. Par l'intermédiaire du glaïeul avec son antenne, ils contactèrent l'elfe de service qui accourut presque aussitôt. Il était clair que l'éclosion des roses avait tourné la tête à tout le monde. L'antenne sur son toit se tordait de jalousie pendant que son ami fumait en cachette pour ne pas la contrarier. L'elfe s'en alla demander l'avis des escargots réputés pour leurs bons conseils, mais ce jour là, ils avaient trop à faire pour prendre le temps de parler. On entendait une petite cloche sonner ? Sans savoir sa provenance. Sa voix était si cristalline que les petites fées n'y résistèrent pas. Tenant à deux mains les pétales de leurs robes, elles s'envolèrent, laissant derrière elles un délicieux parfum. Le vent leur fit escorte en sifflant doucement. Les hirondelles qui prenaient leur leçon de solfège sur les fils de téléphone réparés agitèrent leurs ailes en cadence. Le grand chêne courba un peu sa tête pour mieux les voir passer, le lutin ramassa ses disques en silence, tout en rendant au passage ses lunettes au hibou. Et tout redevint comme avant.
 
Une exception toutefois... L'antenne de télévision a maintenant des idées de grandeur. Elle a rompu avec son ami, elle flirte à présent avec le poteau électrique des voisins.
 
Janine Jouneau