Le jardin de Sophie
 
Sophie attendait le printemps. Il s'annonçait déjà par quelques promesses de bourgeons qui se pavanaient sur les branches, prêts à éclater de rire au moindre rayon de soleil. Elle les avaient bien vus, lors de sa dernière visite au jardin de la ville, qu'elle considérait comme son domaine. Elle s'y sentait à l'aise, à l'abri des voitures. Bien sûr, elle aurait pu y jouer au ballon, comme les autres enfants mais les arbres étaient assez susceptibles, il ne fallait pas les heurter. Ils n'auraient pas apprécié le procédé. Mais c'est si gentil quand, au printemps, ils se repeignent de tous les verts possibles... Les oiseaux n'attendent que cela pour aller s'y nicher. Ils s'y font la conversation, se racontent les derniers potins, ils en ont des choses à se dire. Ils se posent parfois sur la statue de Pascal pour l'empêcher de sombrer dans ses pensées, mais il n'en a cure.
 
Alors, ils guettent les premiers moucherons, les vertes chenilles, les pucerons, qui se croient à l'abri derrière les feuilles, puis les happent au passage. Sophie sait par coeur le tracé des allées du jardin, elle y vient si souvent !
 
Son coin préféré est la cascade. Là, elle devient une princesse, coiffée d'un diadème et vêtue d'un manteau de velours bleu, splendide, sur sa robe de dentelle blanche. L'eau qui ruisselle l'emmène loin de la ville, vers un pays où les fleurs sont reines. Elle habite chez les magnolias qui sentent si bons. Les rhododendrons lui font une escorte en se déplaçant au gré du vent.
 
Elle taquine parfois les tulipes qui se pâment de plaisir dans leurs tuniques aux couleurs de l'arc-en-ciel. Les cygnes du bassin n'attendent que son signal pour l'emmener encore plus loin, loin du pays des hommes. Leurs silhouettes majestueuses font l'admiration des poissons rouges du bassin qui les saluent au passage. Pour eux, pas question de sortir du bassin. Ils n'en ont pas la permission. Et puis, où iraient-ils ? Ils ont bien des cousins lointains, toujours habillés de gris, habitant des rivières ou des étangs, voire dans la mer immense, mais ils ne se voient jamais... Question d'éducation ! Sophie a bien essayé d'entamer une conversation mais sans résultat.
 
Par contre, le minuscule roitelet lui sert de messager. Il prévient quand elle va avoir une visite, ou simplement une nouvelle, bonne ou mauvaise, bonne de préférence.
 
Le ciel s'habille de bleu, un peu plus clair que son manteau. La nuit, des étoiles viennent la chercher, il faut bien que les cygnes se reposent. Et c'est amusant de voir les nuages par derrière. Ils font bien moins peur dans cette position. C'est si grisant de suivre leur course dans l'atmosphère. On peut même jouer à saute-mouton avec eux pendant que la lune rêve de Pierrot. Pauvre Pierrot, qui se croit abandonné dès qu'il ne la voit plus ! C'est vrai qu'elle change de quartier bien souvent mais, fidèle jusque là, elle revient toujours.
 
Ce printemps, Sophie a décidé que le jardin avait l'air fatigué. L'hiver s'était fait rude.
Elle a demandé aux cygnes de bien vouloir l'aider à rapporter des tas de choses dont elle pensait avoir besoin. De beaux costumes de velours argenté pour les arbres, des pots de maquillage pour les tulipes, des confettis pour le bassin des poissons rouges, afin de l'égayer un peu, c'est monotone à la longue, un bassin. On y tourne en rond !
 
Elle ne voit pas les dames qui passent près d'elle, poussant sagement des landaus d'enfants, les couples âgés qui se reposent sur les bancs ou sur les chaises. Elle a bien trop à faire. Les rosiers vont bientôt sortir leurs nouveautés, des robes splendides, de toutes couleurs, en satin, en taffetas. Elles, on n'a pas besoin de s'en occuper, elles se suffisent à elles-mêmes. Et si Sophie allait faire un tour du coté des dahlias, on s'affaire aussi. Ils sont occupés à essayer les costumes qu'ils porteront jusqu'à l'automne. Il faut donc qu'ils soient solides. Le soleil de l'été donne parfois de toute sa puissance, ternissant les couleurs...
Et puis les chrysanthèmes entreront en scène au moment où les jours auront passablement raccourci. Sophie serrera plus frileusement son manteau sur elle et pourtant, elle aura un travail énorme à permanenter toutes ces têtes, des blanches, aux jaunes, des mauves-violacés aux roses les plus tendres.
 
Les arbres, dans l'intervalle, se seront habillés d'or ou de pourpre, la cascade aura perdu sa vigueur, puis le jardin s'engourdira dans son sommeil d'hiver.
 
Sophie viendra de temps à autre, s'assurer que nul ne soit malade, c'est fragile un arbre, malgré les apparences. Les massifs n'auront plus leurs parures, puis la neige les recouvrira de sa grande cape immaculée. Il faut bien que quelqu'un les protège du froid.
Sophie contemplera ces larmes de laine tombant d'un ciel gris et, par-là même, éclairant son manteau d'une parure d'hermine. La cascade se sera tue complètement. Les gouttelettes seront autant de diamants brillants sous la lune pleine quand elle parle avec Pierrot.
 
Et les jours passeront, comme d'habitude. Sophie rêvera aux voyages qu'elle fera le printemps prochain quand, de nouveau, la cascade l'emmènera loin du pays des hommes.
Les cygnes auront retrouvé toute leur vigueur, les arbres se repeindront en vert, Pascal, sur son socle, continuera de s'absorber dans ses pensées. Les oiseaux se raconteront les dernières nouvelles, la grippe du petit dernier, la peur du chat qui passe son temps à les guetter. Comme s'il n'avait rien de mieux à faire... Les tourterelles reprendront leurs colliers, les rossignols siffleront des airs si légers que les tulipes s'en pâmeront d'admiration.
 
Entre temps, de petits cygnes seront nés, que les canards mandarins veilleront pendant les absences de leurs parents.
 
Sophie aura vieilli d'un an, mais elle sera encore à l'âge où l'on voyage facilement vers le pays du rêve.
 
Janine Jouneau